VIVRE SELON LES CONDITIONS DE LA VIE
par Ulla Wulff
Mon conjoint est mort dans un accident en avril 1980. J'avais 40 ans et toute ma vie a changé en un seul jour. On devait se marier peu après. Je travaillais comme aide-soignante en ophtalmo dans une ville scanienne et mon fils de 17 ans habitait chez moi. Au bout de10 mois j'avais repris ma vie en main et avais en partie accepté mon deuil. Pendant une courte période, je prenais du Tranxilène pour dormir.
Ma fille faisait des plans pour son mariage et je commençais à retrouver un certain goût à la vie. Son fiancé mourût alors, d'une façon brutale et inattendue. Tout redevint chaotique; je dormais mal, réfléchissais beaucoup sur ce qui était arrivé et pris rendez-vous avec un docteur. Il me fît alors une ordonnance de Sérax. Après un certain temps, il changea contre un produit nouveau qui s'appelait Ativan en disant : "prenez ça en cas de besoin, ce produit ne donne pas d'effets secondaires graves."
Quelques années passèrent puis mon ex-mari (le père de mes enfants) mourût dans un accident de voiture. J'allais alors très mal, psychiquement et physiquement, mais j'avais décidé de ne jamais dépasser la dose de Ativan de 3 mg/24 h (et je ne l'ai d'ailleurs jamais fait). La moitié de cette dose était recommandée par le Vidal. J'avais tellement peur de me retrouver en état de dépendance, "accro". Ça me faisait mal de régler mes problèmes avec des comprimés mais on ne m'offrait pas d'autres possibilités. La période qui suit est assez diffuse pour moi. Je commençais à développer plusieurs symptômes, psychiques et physiques, avec des douleurs dans tout le corps. Ma vie était fortement remise en question.
Je me mîs à faire le tour du service médical et on me donna bientôt un tas de médicaments; pour la douleur, pour le coeur etc... J'étais en traitement avec 12 kinés différents, j'allais à des stages de décontraction, de gestaltthérapie et de thérapie corporelle, j'avais des entretiens avec un prêtre, entre autres, mais j'allais de plus en plus mal.
Ma personalité se transformait, j'avais du mal à me concentrer, du mal à lire et à comprendre un texte - je me sentais comme dans un cauchemar. Je pleurais beaucoup, mais avec des larmes non apaisantes. J'avais des crises de nerfs incontrôlées et m'isolais de plus en plus. Des pensées au sujet de la mort s'incrustaient en permanence, ainsi qu'un sentiment d'impuissance et de désespoir. La dernière fois que j'ai été voir un psychiâtre il m'a dit, textuellement : " Vous devez accepter que vous êtes une personne amoindrie".
Je sentais qu'il y avait une faille fondamentale quelquepart, comme un code que je dûsse déchiffrer. Je trouvais ce code en écoutant une émission de radio au printemps 1988, lors d'un intervew avec dr Stefan Borg, hôpital St Göran à Stockholm. Il parlait des bensodiazépines, du Ativan et des différents effets secondaires.
Je compris immédiatement que c'était le code : j'étais malade à cause de mon médicament, le Ativan. Il y avait de l'espoir ! Etant donné que je prenais une dose si faible, croyais-je naïvement, le problème était maintenant résolu ! Je me débarassais de tous mes cachets. Au bout de dix heures j'avais des crampes dans tout le corps et je croyais que j'allais y passer.
Quelqu'un me conseilla d'aller à l'Hôpital Psy de ma ville natale pour m'aider à diminuer les effets du Ativan. Là je rencontrai un jeune médecin. Il me traita comme une toxicomane. Il me demanda : "Combien de médicaments avez-vous volé à votre travail ?" (je travaillais dans un service où il n'y avait pas ce type de médicaments.)
Ce médecin était si humiliant et je me sentais si anéantie que je voulais tout d'abord mourir. Mais ensuite, je me mis en colère. Dans une colère terrible, et je trouvais de la force dans cette fureur. Je menaçais de "faire sauter les psys en l'air" et j'entamais mon propre sevrage.
De toute ma vie, c'est ce que j'ai fait de plus difficile. Cela prit 6 mois pour me débarasser de ces 3 mg de Ativan, et c'était, par périodes, l'enfer. Au bout de 3 mois, je pris contact avec l'ANADM (Association Nationale pour l'aide à la dépendance des médicaments) de ma ville; j'ai trouvé là informations et compréhension. J'ai également contacté "La Respiration libératrice", ce qui m'a sauvé la vie. A l'aide de cette technique, j'ai pu revoir tout ce qui m'était arrivé, me comprendre et me respecter, évaluer mes forces et mes ressources et mes sentiments.
Cela fait maintenant 7 ans que j'ai pris mon dernier comprimé. Par périodes, je me porte aujourdh'ui comme jamais auparavant. Et quand je ne vais pas très bien, je me sens toujours en sécurité, je l'accepte et j'essaye de me donner ce dont j'ai besoin. J'ai appris que la vie comprend de la peine et de la douleur, et je sais que j'ai les moyens de les vivre d'une façon positive. Ça m'enrichit et augmente ma connaissance.
L'un des problèmes du système médical est qu'ils posent des diagnostics sur des situations de crises existentielles et des problèmes sociaux. Ils prescrivent des médicaments qui empêchent le processus naturel de cicatrisation et créent des problèmes physiques et psychiques supplémentaires : il en résulte un cercle vicieux.
Le service médical est construit avec des principes et des idées masculines; il est souvent incapable d'interpréter les symptômes et les façons de s'exprimer des femmes. En tant que femme entre deux âges, je me suis souvent sentie profondément humiliée. Un médecin aussi âgé que moi m'a dit un jour : "Des femmes de ton âge, avec tellement de problèmes, on devrait les envoyer au diable". Je me suis sentie rejetée, non-vue, gênante, nulle et "un cas désespéré."
J'ai aussi rencontré de la compréhension et de la sympathie mais même à ces occasions, j'ai ressenti que le soignant se sentait impuissant devant moi.
Je voudrais maintenant influencer le système médical et mettre en valeur les besoins et les problèmes des femmes. Je veux aider les gens à trouver leur propre force, voir leurs ressources afin que la joie de vivre et la créativité puissent s'épanouir. Je fais aujourdh'ui des conférences et des stages, j'aide les gens qui ont une conduite addictive quelqu'elle soit, chaque jour est une nouvelle aventure. La vie est fantastique !

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